Protégé : La mouette

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Protégé : Écrire

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Les ongles noirs

Elle regarde ses mains. Elles sont, se dit elle, le visage de sa vie, si les nouvelles rides qui la défigurent ne suffisaient pas. Toujours, les ongles carrés, les phalanges comme des montagnes inaccessibles aux plus fins bijoux. C’est pourquoi elle ne met que des anneaux épais, parce qu’elle ne peut pas faire de concession à sa féminité malgré tout.
Elle regarde ses mains et elle voit les traces de son métier.
Avant, il y avait un creux qui se formait sur la dernière phalange du majeur. Là où elle posait la mine du stylo plume. Il y avait aussi une tâche d’encre, presque indélébile, depuis longtemps effacée. De l’encre noire, puisqu’elle écrivait en noir. Ça ne partait pas à l’effaceur, il fallait du « blanco », ou bien raturer. Souvent elle raturait plutôt car le défaut du blanco était de ne pas sécher assez vite. C’était juste bon les jours où elle rendait copie.
Elle écrivait vite, mal, avec des abréviations qu’elle a oubliées pour la plupart. Il faut dire qu’elle n’écrit plus sur du papier, elle n’écrit plus les choses qu’elle écrivait avant.
Le creux de la phalange est devenu dur. Sur ce même doigt, elle voit aujourd’hui des égratignures. Pas seulement sur le doigt d’ailleurs. Il y en a aussi sur les os qui servent à dire le nombre des jours dans le mois. Un creux, trente jours, une bosse, trente et un.
Et puis les ongles.
Elle n’a jamais été fan de manucure. Elle avait des ciseaux et une lime à ongles. Un truc qui arrondissait les angles. Des ongles lisses et ronds.
Maintenant elle a bien du mal à les faire rester propres. Blancs, comme le tout premier croissant de lune.
La faute des gants, de la vase qui s’incruste partout. Une brosse à ongle ne suffit pas. Ni le capuchon d’un bic, ni aucun accessoire ne peut rendre le blanc immaculé. Un long bain et beaucoup de savon non plus. Il reste toujours quelque chose. Même si elle se coupe les ongles courts.
Elle a les ongles en deuil.
Les cernes aussi. Et la peau du visage qui regarde en bas.
Surtout le jour où elle a su qu’elle devait ne plus se contenter de penser, elle devait dire.
Le jour où elle s’est sentie si seule.
Elle a dit aux autres, y’a eu un attentat. Ah bon c’est affreux. Passe moi le jus d’orange.
Elle a pleuré dans son coin, regrettant de n’avoir personne avec qui partager son chagrin. C’était pas qu’elle était lectrice assidue, non, loin de là.
Dans le temps, elle écoutait José Artur, tard le soir, il faisait sa revue de presse le mardi, il décrivait les couvertures, les dessins, et le lendemain j’allais acheter le journal. C’était pratique comme journal. Des dessins, quelques textes, de quoi lire aux toilettes rapidement, de quoi feuilleter avec son café. Rire et s’indigner. Elle lisait Charlie mais aussi le coin coin.
Mais c’était pas assez pour qu’elle puisse afficher le mot « je suis Charlie ». Parce qu’elle se sentait indigne de ça, parce qu’elle avait trahi, elle n’avait pas fait suffisamment d’efforts, elle se contentait de penser que c’était acquis.
La liberté tout ça. C’est tellement évident que ce n’est pas la peine de se fouler.
Alors elle a pris un gros coup sur la tête.
Privilégiée de sa classe sociale, de son éducation, de son cursus scolaire, elle n’ignorait rien de l’importance vitale des cours d’histoire, elle savait l’importance des avancées sociales, elle savait tant de choses qu’elle n’en disait plus rien.
Dans sa nouvelle vie, on ne parle pas de ça.
De la religion, de la liberté, des droits fondamentaux.
Elle a du attendre, elle s’est même demandé ce qu’Il en pensait. Puisqu’elle était si seule, croyait elle. Elle avait tellement peur de ça, d’être seule à se dire que c’était impossible, inconcevable, que ce n’était pas le monde dans lequel elle avait placé sa foi. Le monde des humains humains. Où tu partages les mêmes valeurs.
Elle ne trouvait pas les mots pour dire son ressenti. Elle cherchait à s’abonner, trop tard, mais quand même, en vain.
Elle refusait toujours d’afficher le « je suis… » Toujours convaincue d’en être indigne, et convaincue aussi que la majorité des gens qui l’affichaient avaient eux même encore moins lu Charlie qu’elle même. Écœurée un peu.
Pourtant elle a trouvé qu’il y avait de belles choses. Cette unité dont on lui rabat les oreilles. Oui, même si elle est factice, elle permet au moins de commencer à réaliser que non, rien n’est acquis, et que le combat est quotidien. Et que tous ces gens dans la rue, en apprendront plus en une marche qu’en dix ans.
Elle a trouve beau que le président prenne dans ses bras.
Parce qu’au fond, il n’y avait que ça : être pris dans des bras, laisser couler les larmes, les sanglots, se sentir soutenu. Et puis il n’y avait rien à dire.
Tout ça, c’est indicible.
Elle a les ongles en deuil, ils ne seront plus jamais tachés d’encre comme avant, mais ses doigts, si prompts à se fourrer dans la vase, font la promesse d’écrire quand même, encore, même si ce n’est que pour elle.
Elle a trahi une fois, elle espère que ça sera la dernière.

Religion

C’était Noël, ou presque.
Un jour avant en fait, non deux.
Louis avait bien préparé son coup. Il m’avait prévenue plusieurs jours avant déjà, de ce qu’il comptait faire, me demandant les jours de travail. Louis est avec nous depuis septembre, heureux de travailler depuis ses 6 ans d’arrêt pour problèmes de santé. Il est comme un gosse, chaque matin, le boulot c’est comme un sapin, tu trouves des cadeaux dans chaque effort que tu fais.
Je veux m’isoler, me mettre de côté, me cacher, me replier, disparaître un instant, me réchauffer, redevenir l’enfant dans le ventre de sa mère, je veux oublier le jour d’hier.

Le 23 au matin, il est venu avec une grande boite, celle de ses bottes de chantier, qui était la seule assez grande pour y fourrer trois bouteilles de crémant, une de Saint-Emilion, une autre de bourgogne. Il est revenu ensuite avec deux énormes pains surprises, pour que je mette qui au placard, qui au frais.

Je l’ai prévenu pourtant, nous sommes 5, au moins deux ne boivent pas une goutte d’alcool, moi je ne fais qu’accompagner parfois, et puis Carole ça dépend des fois. Juste pour lui dire de ne pas prévoir trop grand. Sauf que sa joie est trop grande pour voir petit.

J’ai mis du temps à réaliser, je ne l’ai pas cru, non, ce n’est pas quelque chose de réel, juste un cauchemar, je vais me réveiller enfin. 

Le 23 c’était pas une petite journée. On n’avait d’ailleurs pas connu de petite journée depuis longtemps. Noël c’est ça aussi dans un chantier : aucun magasin, aucun achat de Noël, aucun cadeau, juste des passages en ville pour acheter des paniers s’il en manque ou pour faire le plein de gasoil avant d’aller livrer, même la nourriture passe en dernier, on a mangé sur nos pouces matin, midi et soir, on a dormi quand c’était possible, comme c’était possible, 6 heures de sommeil c’était une victoire.

La journée s’est terminée vers 19H00. On a vu passer plein de monde, la vente au détail dans cette période c’est le défilé des habitués.

Louis est déçu, très déçu, dépité même. Les deux collègues avec qui il travaille au tapis, ses collègues les plus proches (nous on est les patrons c’est pas pareil), ne resteront pas. Carole a des coquilles Saint Jacques à aller chercher, Hyacinthe a autre chose à faire.

Je me souviens du 11 septembre comme si c’était hier, ma stupéfaction, a sidération. C’est le même abrutissement qui me saisit quand je lis les réseau sociaux, les larmes quand je prends le temps quelques minutes, de voir les images, les dessins, les dessins, encore les dessins.

Qu’a cela ne tienne, on fait contre mauvaise fortune bon coeur, on s’installe avec Emilianne qui a tenu toutes les journées d’emballage du haut de ses presque 83 ans, tu ne la connais pas mais elle te mettrait à genoux sur une journée de travail, et puis Alain le beau-frère débarque, il a travaillé avec nous quelques journées aussi, on se dit que le pain surprise, il en restera. Il y a Mario, aussi. J’ai failli l’oublier. Mario c’est le gars qui a une porsche, qui s’habille en Armani, mais qui vient s’ouvrir des huîtres au chantier, habillé comme il est. C’est un copain de l’homme depuis plus de 30 ans.

Et puis voilà que madame Yvon première du nom (et la seule d’ailleurs, les autres n’ayant pas eu de déclaration officielle devant monsieur le maire) vient chercher sa commande d’huîtres, mais pas que.

Faut que je te dise que je m’entends très bien avec elle, j’ai de l’admiration pour sa personne et son courage, son humour et sa façon de pétiller. C’est quelqu’un qui pétille oui. Du bleu des yeux à sa voix claire, sa gaieté régulière, son humour et sa façon de ne pas se laisser faire.

Alors Claude arrive avec Denis, son homme de deux mètres, lui, il fait comme un élastique, tu as l’impression qu’il rebondit quand il marche (s’ils me lisent ça craint). Pourtant, l’élastique est un ventre, et je sais alors qu’entre lui et Jean Noël, le pain surprise ne fera pas long feu.

Claude me tend un petit paquet cadeau, un cadeau format poche, un livre. Je lui en ai prêté il y a quelque temps, alors voilà. Le livre attends toujours d’être lu, c’est Noël n’oublie pas, je n’ai le temps de rien.

Je suis toute émue, et je brandis le bouquin au nez de mon homme, nananère. À vrai dire c’est mon premier cadeau de Noël. Mario n’a pas revu Claude depuis au moins dix ans. Ce n’est plus la franche amitié entre eux et pourtant ils ont pu discuter ce soir là.

On rajoute une chaise.

Tuer un homme c’est inadmissible, tuer au nom d’un Dieu, c’est inconcevable. En histoire j’ai un jour appris le sens du terme « religion ». Il y a deux sens possibles en fait. Relegere (relire) et Religare (relier)J’ai choisi à cette époque, le sens de relier, le sens anglo saxon. Même s’il dit plutôt lier les hommes à Dieu, j’ajoutais le sens de relier les hommes entre eux. Pourquoi pas? 

C’est un peu comme le communisme, il y a une idée de départ qui est bonne, qui va dans le sens du rassemblement, de la collectivité. Et puis quand on voit ce qu’on en fait, il n’y a plus rien à croire, plus personne en qui croire, surtout pas un Dieu, pour le nom duquel il y eu et il y a encore tant de morts. 

Je croyais en l’espèce humaine. 

À table, autour des pains surprises qui se délitent à grande vitesse, il y a donc, la maman de mon mec, sa première femme et son homme, un salarié de l’entreprise, celui-là même qui nous offre ce moment de plaisir, le beau frère de Jean Noël.

Et puis on a encore ajouté une chaise. Parce que le fils de l’homme et donc de Claude, débarque aussi, pour des huîtres.

De quoi ça parle?

Des expériences de travail, de famille un peu, d’épisodes de Noël autres, de tout de rien, les bouteilles de vin sont finies, il n’en reste plus qu’une de Crémant, Louis est content.

Et moi aussi, très, car je vois que tout est possible. Je crois que le fils ainé de Jean Noël se remet doucement de la vie de son père, il ne peut rien y faire, il constate juste que les désunions peuvent aussi faire des unions. C’est ce que je me dis moi. Chacun est à sa place et semble avoir trouvé un bon équilibre. Il n’y a pas de gêne, juste une belle amitié.

Je fréquente aussi des gens intelligents.

J’écris, j’écris, j’écrirai, c’est un devoir même si c’est en vain ou seulement pour moi, j’écris pour dire ou ne pas dire, j’écris les silences, et j’ai le droit. J’ai le droit, c’est ma liberté. Je peux dire les noms, je pourrais faire du mal si je voulais, mais je ne veux pas, je ne veux qu’écrire ce en quoi je crois, les mots, les sentiments, les émotions, les ressentis. Je n’écris pas bien comme je voudrais, mais je m’en fiche des fois, car j’ai le droit. J’ai cette page à moi, rien qu’à moi, ma liberté, on prend ou on ne prend pas, mais c’est comme ça, c’est diffusé, c’est lu ou pas, je m’en fiche, je fais ce que je veux, je ne crains pas grand chose tant que je peux taper du bout des doigts, tant que je pourrais tenir un crayon, tant que je formerai des mots des phrases, le jour, la nuit, tant que je saurai lire, tant que je pourrai voir, je ne sais pas dessiner, c’est pas de bol, mais j’ai la chance d’écrire comme ça, paf, une touche, un point, une virgule, les doigts courrent, ils ne s’arrêtent pas, ils me mènent par le bout du nez, ils m’entraînent, les mots aussi parfois, ils ont leur vie propre et puis toi tu lis quoi, quand tu me lis? Tu ne lis pas ce que je dis, tu lis ce que tu veux voir, ce qui se rapproche de toi, ce qui te ressemble. il y’a des mots qui te parlent mieux, qui te parlent plus, ils te touchent, d’autre pas. Le mots, une fois posés, sont libérés de leur joug, ils filent où ils veulent ils sont libres. 

Si je savais dessiner je te ferais un gros nuage noir, un trait de crayon qui tourne en boucle qui ne s’arrête pas, il s’enrage, il forme un énorme point noir qui grossi dans le ciel de ma page blanche, il voudrait continuer sa route, faire des zigs, des zags, faire des courbes, des contre courbes, des pifs, des yeux ronds comme ceux de la vache, il voudrait, le trait de crayon, aller plus loin que la vie de sa mine, il se mine d’imaginer qu’un jour il a une fin, il ne savait pas, le pauvre, qu’il pouvait aussi être cassé, net, d’un coup tranché comme une viande rouge qui saigne sous le couteau, il ne savait que trop bien, qu’à vivre ainsi, libre de faire sa route, de dire, d’écrire, de dessiner, il courait le danger, mais il s’en fichait, car la liberté ça n’a pas de prix, c’est plus loin que l’horizon, c’est après l’horizon, c’est l’infini, c’est l’infini possible de la connerie humaine aussi. 

Je vais te dessiner mon trait de crayon


Un électroencéphalogramme plat.

Je ne relis pas, ça sortira comme ça, c’est mon choix, ma liberté, l’orthographe mise au panier, la ponctuation en vrac, je relie, je religion, de raccroc.

La petite lumière au bout.

Il fait nuit. Ni nuit noire, ni blanche, une nuit grise comme si tous les chats.
Le moteur du chaland se fait doux, la marche lente pour distinguer les détails qui se détachent et permettent de voir où aller.
Les balises sont fines, un trait de crayon sur les nuages. Quelques gouttes de pluie s’apaisent sur le bonnet. Il n’y a pas de vent, l’huile fait des rides au mouvement de la coque.
Nous levons des poches. Il lève et je décroche comme ça va plus vite de décrocher, une fois finie ma rangée, j’essaie d’en lever aussi. Juste pour faire comme si. Il en lève 130 et moi 20. Tu vois.
Non, tu ne vois pas, alors imagine.
Je pose la poche sur le ponton. Ça résonne. Ça fait schbank. Une, puis deux.
Je crois rêver.
Je vois comme une lueur dans la poche. Je cherche la lumière de la côte qui a du la provoquer. Mais nous sommes loin des lumières de la terre. Il n’y a rien, même pas la lune blanche, ni une étoile.
Une troisième. Schbank. Je pose les poches côte à côté car tant que j’ai de la place, ça fatigue moins que d’empiler. Schbank. Encore cette lueur. Je m’interroge à voix haute. Mais, on dirait des lucioles?
Et puis il me dit.
Alors je me souviens de la baignade un soir de juillet, le plongeon du first 30 à l’eau de la rade de Brest. Plus loin, il y avait le feu d’artifice qui éclatait. Mais dans l’eau c’était Byzance. Un festival. Un ciel d’étoiles dans la mer noire. Je manquais de me noyer tant je bougeais des bras des jambes pour voir cette traînée luminescente autour de moi. Un halo fantôme, une aura.
Dans les poches d’huîtres, cette lueur bleue comme un flash, comme un néon, cette lueur presque pas naturelle du plancton phosphorescent.
Les huîtres sont couvertes de ce plancton là, et brillent discrètement, elles se font belles pour le bal de Noël.
Schbank. Je vais moins vite (vite… C’est vite dit) juste parce que je cherche à présent cette merveilleuse lumière qui éclaire la mer.
Tu vois, ce métier où il faut bosser comme des fous pour juste garder la tête hors de l’eau, ce métier qui fait mal aux corps, qui t’éreinte, il te récompense aussi parfois de tes efforts. Avec juste ça.
Une petite lumière dans le noir.

Des mondes comme ça.

C’est un monde comme ça.
Ça se gratte l’entrejambe et ça se fourre le doigt dans le nez.
Ça rote en faisant les yeux ronds, ça lâche des vents n’importe quand.
Ça déteste la paresse, mais ça perd un temps fou au bistrot.
Ça ne laisse pas les femmes porter de poids, mais ça laisse les femme porter tout le poids.
Ça n’oublie jamais la bière ni l’eau pour le Ricard, mais ça ne pense jamais au chocolat.
C’est un monde comme ça.
Ça bosse des heures et ça oublie le temps.
Ça revient noir de crasse, et ça se pose sur le canapé.
Ça demande une bière ou un café et ça fume comme un pompier.
C’est un monde comme ça.
Ça drague toute la journée, ça rentre à la maison le soir.
Ça blague avec ses potes, ça se tait aussi parfois.
Ça tombe dans un tonneau d’eau de Cologne, ça n’ouvre pas la fenêtre des toilettes.
Ça se mure dans le silence et les yeux noirs, ça se met en pétard.
C’est capable de démissionner sur un coup de tête, ça ne supporte pas.
Ça se fait tout petit devant maman, ça empêche son fils de pleurer car c’est un homme.
C’est un monde comme ça.
Et puis.
Ça sait se faire tendre, la main douce, ça sait raconter les histoires d’amour, ça sait regarder la lune qui se lève et le soleil qui se couche, ça sait pleurer dans tes bras, ça sait te serrer fort, ça sait se taire quand il faut, être là s’il le faut.
Ça sait te séduire.
Ça sait parler à tes enfants, presque à en faire les siens, ça sait écouter.
Ça te met en rogne aussi. Ça se met devant le seul lavabo sans te laisser de place, ça se sert un café, ça t’oublie, ça t’énerve tellement des fois tout ça que t’en ferais des confettis, des grains de riz, des trucs pas nets, à jeter par la fenêtre.
Ça parle en code, au vent aux mouettes, tu regardes la mer pour te traduire.
Ça zappe toutes les cinq secondes, sinon ça s’endort.
C’est mourant quand le nez coule, c’est l’agonie quand la tête brûle.
Ça se réveille la nuit en faisant du bruit, ça se pardonne quand il pose sa main là et là.
Ça vit tout seul, ça vit à deux, ça vit à plein, ça s’isole, ça se tait, ça bavarde trop, ça radote, ça plait.
C’est mon monde à moi celui là.
C’est pas simple des fois.

À toi, magnifique femme

Tu vas être maman. Tu nous l’as annoncé là, et nous en sommes touchés.
Quand on te dit ça, que dans quelques mois une nouvelle vie va voir le jour, tu es émue.
Tu vas le dire souvent, encore pendant quelques semaines, que dans ton ventre un petit haricot grandit.
Et tu vas en entendre des histoires d’accouchements.
J’ai pris mon parti de ça. De ne pas m’empêcher de raconter ce que ça a été pour moi. Et je sais d’expérience qu’une femme à du mal à se retenir de raconter ce que ça a été pour elle, la vie qui vient.
Tu vas en entendre des conseils, des idées, des convictions. Chacun a raison. Chacun a vécu une vie, peut être deux, peut être trois ou plus. À la troisième tu sais depuis longtemps que rien n’est jamais pareil. Tu sais que l’expérience est vécue différemment, intimement, personnelle et universelle.
Tu vas être dégoûtée, amusée, apeurée, rassurée peut être aussi.
Tu vas devoir réfléchir, te dire que même si tu veux que ce soit comme ça, au fond, ce ne le sera pas.
Ce sera.
Et quoiqu’il en soit, dans la douleur ou pas, quand ce petit être sera blotti contre toi, plus rien ne comptera.
Tu apprendras à t’oublier.
De femme, d’amante, tu vas devenir mère. Maman. Le mot même sera bizarre à entendre, à dire, à devenir.
Et puis tu sauras, j’espère assez vite, qu’avant d’être mère, tu as été femme, amante. Tu deviendras alors la femme aimante d’un enfant, qui est le votre.
Tu te demanderas comment c’était avant, comment tu faisais. Ton pôle, sera plus petit que toi, si précieux, si important, que parfois tu t’empêcheras de penser. Tu feras le quotidien, avec peine, avec bonheur.
Petite maman qui devient, femme toujours, cœur aimant qui continue de se remplir, quelque soit le nombre de vies
Je suis émue de l’avoir appris comme ça, dans ta famille. Honorée.
Les mères parfaites, heureusement n’existent pas. Être parent c’est personnel. Il n’y a aucune recette.
Il n’y a que cette histoire d’amour entre toi et le papa qui se traduit par cette vie là.
On peut parler chimie, reproduction, science, je te parle émotions et sentiments.
Tu vas être maman.
Waou. Bienvenue.

Peau appeau

Son moment préféré, indéniablement, comme un rituel, comme un besoin, une faim insatiable, c’est sa peau.
Dehors il fait froid. Il fera froid. Il fera chaud aussi.
La température interne reste toujours la même, la sienne, identique en tout points pareille.
Sauf quand elle a froid, sauf quand elle a chaud.
Il suffit qu’elle s’y colle, pour se tempérer, ou bien se réchauffer, ou bien se rafraîchir.
La distance entre elles n’existe plus, disparaît, se fond dans une symbiose parfaite, une union jamais déçue, un mot auquel il ne manque aucune lette.
Les peaux s’attirent, s’attisent, se rassurent, s’embrasent, se font plus calmes, s’adoucissent, au simple frisson qui les saisit quand elles se touchent.
Jamais une faim ne fut mieux rassasiée. Jamais une soif aussi bien étanchée. De leurs endroits à leurs envers, le mélange fusionné, comme l’écume se fond dans le sable, l’horizon perdu dans la mer, le ciel fondu au soleil.
Il y’a des noirs et blancs, des flous, des couleurs, il y’a des preuves qui ne se montrent pas, qui s’exposent uniquement aux initiés, à ceux qui les font, à ceux qui s’affrontent dans une lutte où jamais de perdants, une peau à peau éternelle, un appel des peaux happées entre elles.
Il suffit qu’ils s’emmêlent, qu’ils s’emboîtent comme deux cuillers, qu’ils se frôlent, pour que les tensions s’apaisent, que le soleil se couche ou bien se lève, que la lune soit rousse ou bien blafarde, que le ciel soit bleu ou noir. Il suffit qu’elles se respirent, les peaux choyées, douces, soyeuses, qu’elles se hument, il suffit qu’elles s’unissent au plus fort des nuits et des jours, pour qu’ils sachent se reconnaître, du premier au dernier jour.
Quelque soit l’humeur, quel que soit l’endroit, qu’elle que soit l’heure, quelque soit l’émoi, ils s’aiment de s’aimer tant, sans cesse et sans répit, ils se caressent et jamais cela ne cesse.

We tu as dit we?

Le samedi n’est pas un samedi.
Un samedi c’est un jour non travaillé. Un jour où, dès le vendredi tu espères le sommeil plus long, le calme de l’eau et le chant des oiseaux.
Le samedi c’est le lendemain du vendredi. Une journée dense comme le jeudi, le mercredi, le mardi et le lundi.
Alors le samedi, tu te réveilles en pensant encore au vendredi. À ce qui reste à faire. Le samedi, quand tu entends une voiture dehors, tu as envie de crier, c’est fermé. Mais tu regardes par la fenêtre. Pour ça, tu quittes la couette chaude, tu lèves le store, tu plisses tes yeux encore ensommeillés, et tu vois la voiture se garer.
Il est 9:00.
Avant ça tu as entendu le chien, à 5:00. Tu es descendue lui ouvrir. Ça vaut mieux qu’avoir à passer la serpillière. Quoique des fois.
Avant ça, tu as espéré le sommeil tardif des enfants, qu’eux au moins puissent dormir. Mais tu les entends chuchoter à jouer aux cartes, pour ne pas te réveiller.
Avant ça tu as essayé de dormir. Mais tu n’es pas seule et le sommeil voisin n’est pas plus calme que le tien.
Quand la voiture se gare tu as des bazookas au fond des yeux.
Le samedi tu sais qu’il n’y a pas de répit.
Les courses, les petits déjeuners, le linge, les repas, le ménage, le foot, l’anniversaire…
Le dimanche.
Le dimanche n’est pas un dimanche.
Tu as dormi un peu plus tard que le samedi, les enfants jouent aux cartes, à 5:00 tu as laissé la porte ouverte dehors pour le chien, de toute façon il ne fait pas froid, et il y a la couette.
Le dimanche s’écoule à espérer la sieste.
Où tu ne dors pas mieux. Parce que bien sur, tu devrais aller jouer avec les enfants, qui font déjà du roller, ou bien des découpages, ou bien des écrans s’il pleut.
À 16:30, il y a le goûter. De toute façon pendant la sieste il y a eu deux fois le téléphone. Alors tu te poses dans le canapé. Mais toutes les cinq minutes tu ne peux pas échanger une phrase, car tu es interrompue.
Alors tu attends l’heure des douches, du bain, du pyjama. Où tu vas devoir faire quitter les activités de chacun qui n’ont jamais été aussi loin quand tu n’en as plus besoin.
Tu sais qu’il y a le repas encore, le linge toujours, les draps, et puis le dimanche c’est la veille du lundi.
Comme il fait déjà nuit tu crois que la journée est finie et tu penses à ce que tu dois faire demain, les coups de fils, les étiquettes, les paniers, les livraisons et le stress du patron.
Le stress qui est déjà là le dimanche. Pas un stress, juste une pression qu’on se met quand on veut faire bien. Quand on est incapable de couper de sortir du quotidien.
Le lundi commence le dimanche, alors en fait tu te dis que le we c’est juste la fin d’une semaine et le début d’une autre. Mais ce n’est pas une pause. Juste un brouillon écrit à venir, un essai, un entraînement, un starting-block.
Et tu te demandes si tu vas encore y arriver.

Croire

Parfois je voudrais croire en Dieu. Ça m’est venu lors du Santez Anna à la fin de la messe d’enterrement d’une certaine Jeanette, une dame que je ne connaissais pas. Il y a un mois.
Le prêtre avait pour une fois parlé comme moi, comme toi, un discours simple et humain. Il a parlé d’amour, de religion et même d’autres religions que la sienne, une façon de parler humaniste plutôt que métaphorique.
Bien sur il y a eu tout le tralala qui m’agace, le protocole, la scène de théâtre.
Parfois je voudrais croire en quelque chose au delà.
Ça m’est venu quand j’ai vu Tante Anne sur son lit de mort, seule et pourtant je me suis dit qu’elle avait rejoint les siens, ceux qu’elle n’avait pas vu depuis tant d’années, des années de trop, des années de moins. C’était il y a trois semaines.
Parfois je crois qu’il peut se passer des choses au delà de moi, de toi. Ça m’est venu quand j’ai pensé à Michel, aussi soudainement qu’il était parti, une bouffée de larmes en plein salon, en pleine cérémonie des ses amis, de sa famille à lui, aux siens, sans être là, j’y étais pourtant plus qu’ailleurs, j’ai du cesser d’ouvrir mes huîtres et partir un peu plus loin, retrouver un coin de ciel, peut être pour faciliter la communication d’ici à là bas.
Parfois je voudrais croire qu’on est plus forts que ça, plus fort que la vie qui s’en va.
Autour de moi, tant de gens en partance, des départs à l’heure, des départs attendus, mais toujours un quai de gare avec des larmes, parce que partir c’est aussi ne plus revenir, ou juste le temps des retrouvailles dans un an, dans dix ans, dans cinquante, demain peut être.
Parfois je sais que croire permet de rester debout, ma grand mère disait « je plains ceux qui ne croient pas ». La religion comme une béquille, comme une main qui te serre des bras qui te portent.
J’ai toujours cru. En l’homme. Pas le mâle dominant, mais en l’homme femme, l’humanité.
Parfois je doute des hommes.
À Turin j’ai douté.
Quand j’allume la télé je doute.
Pourtant il suffit que mon fils se serre contre moi, soudain, que mes filles m’embrassent, pour à nouveau espérer que je ne croie pas en rien.
Alors puisque demain encore il y aura un départ, ou après demain ou dans quelques semaines, puisque toujours il y a des gens qui partent, puisque c’est encore plus dur le mois de novembre, le mois noir, « du » en breton, puisque ces séries de wagons rapprochés qui forment le train funèbre continuent de rouler quoiqu’il advienne, puisque c’est ainsi la vie, j’allume un feu de cheminée comme une immense bougie, une chaleur, une lueur, et j’imagine que si un jour c’est mon tour, en attendant je dois vivre avec ceux qui sont là, ceux qui restent, et accepter de laisser partir ceux que j’aime.
C’est ce que le poète disait « quand on aime il faut partir », j’ajouterais que si on aime il faut laisser partir.

Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime

Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924

Et encore celui qui m’émeut à 17 ans comme à 42 ans :

Ma morte vivante

Dans mon chagrin, rien n’est en mouvement
J’attends, personne ne viendra
Ni de jour, ni de nuit
Ni jamais plus de ce qui fut moi-même

Mes yeux se sont séparés de tes yeux
Ils perdent leur confiance, ils perdent leur lumière
Ma bouche s’est séparée de ta bouche
Ma bouche s’est séparée du plaisir
Et du sens de l’amour, et du sens de la vie
Mes mains se sont séparées de tes mains
Mes mains laissent tout échapper
Mes pieds se sont séparés de tes pieds
Ils n’avanceront plus, il n’y a plus de route
Ils ne connaîtront plus mon poids, ni le repos

Il m’est donné de voir ma vie finir
Avec la tienne
Ma vie en ton pouvoir
Que j’ai crue infinie

Et l’avenir mon seul espoir c’est mon tombeau
Pareil au tien, cerné d’un monde indifférent
J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres.

Paul Éluard (1895-1952)

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Et toi, tu crois? Tu crois en quoi?